Lancement des Éditions de la Tournure

/ 22 février 2013

En cette occasion, nous nous sommes réunis dans les locaux de Tango Fabrika (5163 avenue du Parc). Ce fût une soirée festive où se sont mélangés lectures, discours, musique jazz, canapés, vin, bière, ainsi qu’une prestation théâtrale mise en scène par Cassandre Emmanuel avec l’aide Delphine Veronneau et Michel Forget.  Le texte de la pièce, appelé Épitaphe ou Anti-manifeste, a été écrit par les membres fondateurs de la Tournure en guise de mise au monde.  Le tout a été interprété par Jonathan Caron, Samuel Brassard, Catherine-Audrey Lachapelle, Dominique Piché et Émile Schneider.

Nous sommes les enfants calmes de l’après-histoire

Paul Chamberland

Nous avons été mis à monde dans une lumière débordante, un placenta insubmersible. C’était l’embrasement des programmes, des manifestes et des vérités célestes…

ACTE I. L’ESPOIR DU NORD (OU LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE)

Il fut, ce soir-là, six petits êtres écartelés qui tentèrent d’écrire un manifeste pour faire comme tout le monde. Trouver une lumière fixe, s’y laisser choir, repus. Mais le rigide, enflammé comme au paroxysme du métal en fusion, faisait l’aveu des fêlures qui s’y glissent. C’était ainsi malgré eux. La mollesse de leurs révérences freinait les volontés du lisse, sans qu’ils ne s’en rendent compte. Comprenons-les! Ils revenaient d’une longue embouchure de bitume et de certitudes. Les grands projecteurs appelaient cela la grève, sans rivage, la grève. Promesse d’une constante à tournures variables. Autrement dit, la route des épices est longue pour ceux et celles qui passent par le nord du monde.

Pour l’écrire, ils s’entournèrent dans la cloison boréale des Laurentides.

ÇA! Ce qu’ils allaient tenir enfin, après de longues prémâchures. CECI! Ils allaient l’auréoler, cette chose de l’éternel, avec des mots d’enluminures. CELA! S’en faire une draperie, comme une rédemption qui s’accroche aux fenêtres au lieu de se pendre au sous-sol. Les six êtres rassemblèrent leurs mains sur l’autel Bic, solennels d’avoir une telle empoigne sur le réel qui les lie. Ils s’embourbaient dans leur infirme obsession de savoir. Sauraient-ils seulement s’entendre?

Sans voix, les erratiques prononçaient la dictée de leur petite danse. Mais la frénésie de leurs pas ravivait la métallurgie sensible du carrelage : le sol se mit à tanguer vaguement. Entre la vigne et la table, le casque des certitudes laissait entrevoir un toupet effronté. Celui du doute! Chaque silence s’enrubannait. Les courbes logiques de l’écart promettaient une déviance inévitable…

 ACTE II. LE NOIR (OU LA NOIRE, LA NUIT)

Soudainement foudroyées par la petitesse de leur champ de vision, les piaules de peaux tremblèrent. Les six vertiges occidentaux n’avaient jamais vu une icône à la foi sainte et noire. Était-ce possible?

Tout s’écroule! On ne voyait plus rien que ce que les chandelles, portées par d’autres, permettent de voir. La pièce entière qu’ils tentaient de raisonner fléchissait, à présent. Elle cédait sa place à une certaine nostalgie d’unité, avec ses repentirs et ses impuissances. Car la lumière liante s’était inclinée devant le noir des cicatrices. La clarté divine n’avait pas survécu au contact de la multiplicité : une chandelle n’aurait pas pu guider celui qui veut s’ensortir de sa caverne. Il ne leur restait que la lune pour souligner l’échelle des choses.

Soleil noir, quand tu te fais prison des ombres!

Le manifeste se faisait poussière loin derrière la lune en promenade dans les fenêtres. Les certitudes hoquetaient comme le robinet de cuisine lorsqu’il cesse le don de soi. Il n’y avait plus d’eau, ne restait que les manigances des dires.

ACTE III. LA PANIQUE (OU LA SURABONDANCE DU VIDE)

Un cri. Un autre. Puis, un autre. Sans jamais qu’ils ne se frôlent… Leurs cris nocturnes ne s’accordèrent pas, mais s’éclaboussèrent. 

ACTE IV. ILS S’ÉTAIENT TROMPÉS DE RÉDEMPTION 

Dans sa panique, l’un des êtres chuchota à la portance des amplitudes! L’autre crut toucher sa propre étreinte. L’autre crut voir autour de lui la Cité s’épanouir (un vrai bouffon, celui-là, il avait Platon coincé dans la gorge comme un hoquet). L’autre, que faisait-il, ce rocher de couvertures? Il usait des pages, y remplissait des vides de force. L’autre encore, cet anachronisme, comme Dieu endormi dans la neige, avant qu’il ne soit constaté mort. Il y avait l’autre, prisonnière dans le quatrième étage de ses sinus en bungalow, à l’apogée du solipsisme. Et la dernière portait son absence devant son corps.

Ce n’était pas un spectacle.

Tous se croisèrent dans les lueurs fugitives des lampions du Dollorama — quand le capitalisme se fait vicieusement poétique. Terrifiés, ils durent déclarer la faillite du cri. Leurs obsessions ne trouvèrent étreinte que dans les échos du silence de la nuit… Tous les cierges ainsi rassemblés prouvaient, en ce nid qu’ils formaient, l’humilité d’une posture. La tournure avait le visage du spasme, fard d’une lumière qui n’éblouit plus, mais promet.

Quels étaient donc ces étranges animaux qui promettaient l’Ensemble avec des lueurs?

— Des lucioles.

ACTE V. MOMMY, MOMMY, PLEASE TELL ME WHY… 

Mommy, please tell me once again that beautiful story…
Dm Bb A Dm Bb A Dm Gm C Am Am7 D Gm F E7 A A7 Dm

— Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer?
— Quoi? Ils trouvèrent en cette question leur premier écho.
— Tout… Cette étrange envie de vivre.

 * 

Alors la Tournure devrait être dans le noir :

une prescription de vertiges
pour les ordinaires fatigués

comme un petit vent de panique chez les mortels
une correction du réel s’impose

il faut sonner aux portes
poser des bombes
pour mieux étreindre les ruptures

la société a le cristallin qui diverge
d’où la nécessité d’une brisure

la détresse de ses maximes
ces ombres qui nous précèdent dans l’escalier

le Verbe n’a pas posé son pourquoi
une genèse sans le début

parce que la poésie n’est pas fleur bleue ni petit oiseau
qui becquette au jardin de Werther
plutôt un dégât qu’on pourrait ne pas vouloir ramasser

un juron qui n’a pas encore été popularisé
(vouloir te dire que)

vouloir dire tout en ne censurant aucune malice
pour marcher sur Dieu

l’amant de la sagesse
celui qui meurt puis se souvient

donner un rythme à chaque seconde
non pas les gonfler

il faut pétrir les mots les corps
médusé(e)s par ce moi qui ne cesse d’être passé

tes moindres paroles
avoir besoin de quelque chose
comme quelqu’un…

avec ses quelques boites d’allumettes
et une symphonie dans la tête

en guise de révolte
contre l’actuelle inutilité de l’indignation

une audacieuse déflagration des vulnérabilités
un papier sablé sur l’amer

pour pousser la langue jusqu’à la musique
et pouvoir ainsi continuer des heures

choisir son épitaphe
sur tous les jours qui cessent

et se tourner vers l’Autre
en cette posture ainsi portée
tel un panache!

 

Nous avons été mis à monde dans une lumière débordante, un placenta insubmersible. C’était l’embrasement des programmes, des manifestes et des vérités célestes. Permettez-nous, ici, par notre pesanteur et notre fragilité, de faire du doute notre contenance.

 Notre manifeste ne s’écrira pas aujourd’hui :
rendez-vous à l’évidence.

À ces véracités, nous préférons la nuit; nous préférons la noirceur; nous préférons le silence. Ce sont dans ces obscurités que nous apercevons les lueurs. Dans l’opacité muette, nous cherchons les brèches de clarté; quelques fêlures qui questionnent, comme des bouquets de lucioles énervées qui, cachées dans un buisson, souhaitent se faire constellation.

Il se fait à l’occasion,
comme une chose qui aime à surprendre
et qui rappelle à chaque fois qu’elle pourrait
ne plus revenir.

La Tournure ne sera jamais un manifeste, car cette lumière envahissant les espaces aurait effet d’aveuglement. Nous résistons à l’âtre de la vérité. La révolte en est une de regards. D’une grande évasion hors de la clarté s’exalte enfin la poésie des corps. Ce n’est pas parce que nous jouons du mot, que nous savons mieux dire, dire en vérité la vérité, c’est faux. Nous sommes des bêtes de survivance, qui dans le noir, se dilatent les pupilles. Car il ne s’agit pas de bien voir, peut-être seulement d’un peu mieux se reconnaître.

 Tournure,
tu nous parles d’un mouvement,
de trachées qui portent davantage le besoin de dire
que l’obligation à être

La poésie se confesse ici : elle n’arrivera pas à son terme.